A la Verticale de soi - Stéphanie Bodet

Bien le bonjour!
 
Aujourd'hui, je ne vais pas vous parler d'un livre, mais d'un passage d'un livre qui m'a beaucoup touché.
Stéphanie Bodet est une grimpeuse professionnelle,  sillonnant le monde en escaladant ses plus belles falaises. Ecrivaine à ses heures perdues, elle est auteur de plusieurs livres, dont "A la Verticale de soi" où elle nous narre autant ses aventures physiques que la recherche d'elle-même et du bonheur.
 
Au passage qui nous concerne, Stéphanie se trouve dans le village de Taghia au Maroc où elle rencontre une petite fille du nom de Sadiya avec laquelle elle va tisser un lien d'amitié au fil des années.
 

"Chère Sadiya, j'ai tant pensé à toi et à tes amies, durant toutes ces années. Toujours il me tarde de te revoir, de t'embrasser.
Les saisons passent et je pense à toi. Lorsque je pars sur la colline avec mon sac à dos ramasser du petit bois pour l'hiver, toujours je pense à toi, arpentant les pentes avec ta hache pour débiter le vieux tronc noueux d'un genévrier.
Lorsque je m'en vais au jardin cueillir un brin de menthe, je revois la théière fumant sur la braise de ta petite cuisine noire de suie, au sol de terre battue.
Lorsqu'un arc-en-ciel s'épanouit après l'orage, je songe au bon nom que vous lui donnez là-haut: Tislit n'Unzar, la fiancée de la pluie.
Le miel que je savoure chaque matin me paraît bien léger à côté du tien, amer et fort aux essences d'absinthe et de thym. Te souviens-tu? J'avais fait la grimace et tu m'avais dit:
-Mange, c'est notre médicament à nous.
C'est pour te parler avec toi que j'ai appris le peu de berbère que je sais et toi, tu as demandé à Ahmed, ton frère, de t'apprendre quelques mots de français pour que nous puissions échanger. Nous n'avons pas beaucoup progressé alors on ne se dit pas grand-chose. Etre ensemble, muettes, nous suffit.
Aujourd'hui, tu as 24 ans et l'an prochain, tu vas te marier, Sadiya. Je t'ai offert les boucles d'oreilles de ma grand-mère. En retour, tu m'as donné un petit napperon en laine.
Il est là, sur ma chaise, imparfait et précieux et les perles nacrées brilleront toujours mieux à tes oreilles qu'aux miennes.
Tu es restée petite, tu as travaillé dur. Tu ris toujours mais tu es plus grave, les cheveux retenus par ton voile ajusté  à l'ovale pur de ton visage.
" Taghia ichkra ! "
Tu me dis que la vie est difficile et tu ris.
Ahmed, la dernière fois que nous nous sommes vues, a traduit pour moi tes paroles:
-Sadiya souhaite te dire qu'elle t'aime. Elle t'aime vraiment beaucoup...
Une fois encore, nous allions nous quitter et sous mes lunettes de soleil, les larmes me sont venues. Tu m'as serrée fort contre ta poitrine et tu m'as suivie du regard lorsque je suis redescendue au gîte de Fatima et de Saïd. Parce que c'était toi, parce que c'était moi.
 
J'aurais aimé que nous passions plus de temps ensemble durant toutes ces années mais les parois me retenaient. Tu ne comprenais pas toujours ce que j'allais y faire. Tu demandais à Ahmed:
-Pourquoi?
Et lui te répondait:
-Parce que c'est son métier.
Etrange métier, devais-tu te dire Sadiya...
Comment t'expliquer, mon amie, que lorsque la vie devient trop douce chez nous, il faut s'en extraire et éprouver ces sensations qui te sont familières, le froid et la fatigue? Comment t'expliquer, à toi qui t'endors épuisée sur ton tapis de laine que chez nous, les gens ne parviennent plus à dormir en paix dans leur lit moelleux à cause de leurs soucis? Comment t'expliquer, à toi qui bats ton linge l'hiver dans l'eau glaciale de la rivière, que pour nous, les cures d'inconfort sont une question de survie? Comment te dire, Sadiya, qu'en dépit de leurs belles dents et de leurs machines à laver, les gens d'ici continuent de rechercher une vie meilleure? Comment te faire comprendre que tout ce qui te manque ne fait pas la vie gaie?
Chère Sadiya, je voudrais te dire que je te trouve plus belle avec tes mains gercées que les filles croisées dans les rues de Marrakech ou de Paris.
Car tu es belle de la vie vraie. Couper le pain, servir le thé, museler ta vache. Chacun de tes gestes a une grâce innée. Tu n'as jamais possédé d'autres ustensiles que tes mains agiles. Ici, chez toi, tu n'es pas empruntée. Tu as la beauté des fleurs écloses dans un terreau propice. Tu as la force de ta lignée. Moi aussi je t'aime, Sadiya. "
 
 
Je n'ai pas grand chose à ajouter. Stéphanie Bodet a tout dit.
Ses paroles résonnent en moi, à vous de les méditer...

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